Le bonheur n’est pas utopique

20 mars 2020
Est-il possible d'être heureux ? L'argent fait-il ou non le bonheur ? Qu'est-ce qui est véritablement important ? Le psychologue Marcelo Ceberio nous donne ici la réponse à ces questions et à d'autres... Il nous invite à réfléchir sur cet état que nous souhaitons tous atteindre.

Nous avons tous le droit d’être heureux. Néanmoins, nous ne savons pas tous ce qu’est le bonheur, en quoi il consiste et à quoi il sert. Le bonheur est un concept absolument personnel et subjectif, raison pour laquelle chaque être humain possède sa propre définition.

Dans la suite de cet article, nous abordons ce sujet. Cela nous conduira à évoquer la confusion entre les biens matériels et les biens ostentatoires, le temps que nous gâchons pour produire de l’argent, la célébrité et le mythe selon lequel l’argent fait le bonheur. Des croyances qui, parfois, conduisent à des catastrophes.

L’argent fait-il ou non le bonheur ?

La conceptualisation du bonheur varie selon les facteurs socioculturels, les cycles évolutifs, les perspectives théoriques, les domaines des sciences… Tous ont tenté de proposer une définition claire du bonheur pour que l’on sache ce que être heureux signifie. De la philosophie chinoise à la philosophie gréco-romaine en passant par des éthologues, des neuroscientifiques et des psychologues tels que Darwin, Ekman, Friesen, Maslow, Freud et Seligman, entre autres.

Il semblerait que le bonheur, tout comme d’autres concepts abstraits (l’amour, la loyauté, l’honnêteté, la générosité…), est un concept impossible à définir clairement. Chacun d’entre nous crée sa propre définition selon des paramètres complètement subjectifs et personnels.

Le terme bonheur vient du latin felicita qui signifie « fertile ». Cette signification ne cesse d’être juste : après l’étude des différentes définitions du bonheur, nous constatons que toutes parlent de développement, de projets, de croissance, d’initiatives, d’avancées. Ces différents termes sont étroitement liés au bonheur.

Le bonheur, un état d’esprit

Le bonheur peut se voir comme un état animique au cours duquel l’être humain se sent satisfait et est  joyeux. Ce concept est associé au plaisir. Aussi, être heureux :

  • Implique des facteurs biologiques neuro-endocriniens
  • Engage le système limbique du cerveau
  • Implique des facteurs émotionnels. En effet, le bonheur est clairement un sentiment qui est en partie basé sur la joie (l’une des six émotions basiques darwiniennes)
  • Met en jeu des facteurs cognitifs, car cela nous amène à penser positivement en faisant abstraction des pensées négatives et automatiques
  • Implique aussi des facteurs sociologiques

Par ailleurs, nous sommes fertiles dans ce que nous réalisons ; nous nous sentons forts lorsque nous tentons d’atteindre nos objectifs et lorsque nous les atteignons nous nous sentons heureux. Cela veut dire que la fertilité nous conduit au bonheur. En ce sens, le bonheur est également lié au renforcement de l’estime de soi et à la valorisation personnelle.

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Résultats des études scientifiques

Selon le dicton populaire, l’argent ne fait pas le bonheur, mais cela a été, qui plus est, scientifiquement prouvé. Les scientifiques affirment qu’il existe un seuil d’argent, par exemple le salaire mensuel, et qu’un dépassement de ce seuil peut déboucher sur une dépression. Comment expliquer cela ?

Cela fait plus de dix ans que la science étudie le concept du bonheur. Il y a d’ailleurs des masters spécialisés dans le neurobonheur. Il y a également des palmarès mondiaux qui prennent en compte plusieurs critères afin de déterminer quel est le pays le plus heureux.

Bien entendu, le bonheur implique l’accouplement de certains neurotransmetteurs et de neurohormones bienfaisantes. Parmi les hormones bienfaisantes, il y a :

  • La sérotonine, la substance du calme, de la tranquillité et de la sensation de bien-être (les personnes qui souffrent de dépression présentent un déficit de sérotonine)
  • Les endorphines
  • Les morphines internes (que l’organisme sécrète pendant le sport, l’acte sexuel ou encore pendant les rires)
  • La dopamine qui a de nombreuses vertus parmi lesquelles figurent la motivation et la récompense
  • L’ocytocine, la molécule de l’amour. Celle qui est sécrétée pendant les câlins, l’accouchement et les démonstrations affectueuses entre un parent et son enfant

Le classement du bonheur

À l’heure de constituer le classement du bonheur qui consiste en un protocole avec différentes variables, les conclusions suivantes ont été tirées :

  • Pour les pays avec des problèmes économiques moyens et graves et avec un taux de pauvreté important, l’argent est une valeur importante dans le concept du bonheur
  • Du côté des pays où le PIB par habitant est assuré, le niveau économique n’est pas important, c’est-à-dire qu’il ne fait pas partie des variables du bonheur

Un salaire digne des pays du premier monde donne accès à un bon toit, à l’alimentation, à l’éducation, à l’amusement, aux vacances et à une organisation qui soutient ce plan. Il semblerait que gagner plus d’argent génère aussi plus de complications à cause des obligations que cela implique.

A savoir plus de temps passé à travailler, plus d’impôts, l’acquisition de biens matériels non nécessaires, un déménagement, les cartes de crédit qui se multiplient, les dépenses qui augmentent et moins de temps pour l’amusement. La dépression, le stress, l’addiction aux drogues et la prise de psychotropes sont des conséquences possibles. Gagner et compliquer forme un duo complémentaire difficile à séparer.

L'argent mène-t-il vraiment au bonheur ?

Biens matériels ou biens ostentatoires ?

Dans les pays capitalistes, les biens matériels deviennent des biens ostentatoires. Les biens ostentatoires sont, par exemple, une maison surprenante, une voiture de luxe, des vêtements de marque où la marque est bien visible…

À savoir des biens qui sont acquis pour mettre en avant son niveau de vie. Il convient alors de se poser la question suivante : à qui avons-nous besoin de montrer que nous avons plus d’argent que la moyenne ?

Le dicton selon lequel l’argent ne fait pas le bonheur est souvent utilisé pour contrecarrer la force du mythe de l’importance de l’argent (l’argent en tant que passeport pour acquérir des biens matériels qui supposément mènent au bonheur).

Nous vivons (ou avons construit) une société au sein de laquelle les variables du succès sont, entre autres, la célébrité, la reconnaissance sociale, la profession, les biens matériels, les voyages, les vêtements, la jeunesse éternelle…

Nous sommes biologiquement des êtres rationnels : nous établissons des liens et nous cherchons à être acceptés et inclus dans des groupes. La question est la suivante : quels sont les paramètres de l’inclusion et de l’acceptation établis par nous ? Si les biens matériels constituent l’un de nos piliers, nous nous éloignons alors du bon chemin.

Le succès renvoie davantage au paraître qu’à être. Par conséquent, tout bien matériel peut être un élément déterminant de reconnaissance.

Lorsque nous adoptons une telle attitude, nous pensons davantage à ce que l’autre pense de nous qu’à notre propre bien-être. Le célèbre psychologue Erich Fromm a développé toute une œuvre sur le sujet, Avoir ou être. Cette erreur repose donc sur la croyance suivante : « ce que j’ai est ce que je suis ».

Le temps ne s’achète pas

Dans cette course folle pour créer plus d’argent en vue d’avoir plus de biens matériels et de jouir de plus reconnaissance, n’est pas pris en considération le fait que le temps ne s’achète pas, ce temps qui est destiné à produire de l’argent pour assouvir un plaisir idéalisé. Un plaisir qui ne se s’assouvira pas à cause du manque de temps et du rythme effréné auquel nous nous soumettons pour produire. Un paradoxe à la fois beau et sadique.

Nous pouvons alors considérer qu’une famille de classe moyenne ou de classe populaire avec des projets est beaucoup plus heureuse qu’une famille riche. Le désir est l’un de nos grands moteurs et c’est le manque de quelque chose qui instaure le désir. Le fait de désirer nous motive pour mener à bien nos projets ou nous pousse à nous organiser pour favoriser la croissance. Nous parlons de désir et non pas de besoin.

Bien que certains auteurs parlent du besoin seulement dans son acception biologique (boire lorsqu’on a soif, par exemple), il n’est pas moins vrai que les classes les plus pauvres sont plus dans le besoin que dans le désir  ; elles ont davantage besoin (mais cela ne veut pas dire qu’elles ne désirent pas) de travailler, de s’alimenter, de santé, d’éducation.

Les classes moyennes (notamment la classe moyenne moyenne et la classe moyenne basse) et les classes populaires hautes sont des classes qui désirent à court terme. Elles se soucient, par exemple, de changer de voiture parce que la leur est en mauvais état, ou bien elles souhaiteraient demander un crédit pour acheter une maison et ainsi cesser de louer.

Ce ne sont pas des aspirations à première vue ostentatoires, mais ce sont des grandes aspirations pour ces classes sociales, des aspirations auxquelles les classes les plus élevées n’accordent pas de valeur.

Un cpuple en décapotable touchant du doigt le bonheur

Célébrité, beauté et argent : bad destiny 

Comme nous l’avons vu, le bonheur est un concept absolument subjectif. Chaque culture, chaque contexte culturel, chaque famille d’un contexte culturel élabore sa propre conception du bonheur.

Plus une classe sociale est élevée, plus élevé est le niveau de réussite et donc la banalité. Lorsque nous avons un pouvoir économique, le désir disparaît. D’autre part, nous perdons naturellement toute aspiration à lutter pour obtenir ce que nous désirons.

De plus, nous focalisons notre attention sur la reconnaissance de notre entourage et laissons de côté notre valorisation personnelle. C’est ce que l’on observe dans les quartiers bourgeois d’une ville ; il y a comme une concurrence entre les habitants. La plus belle villa, la voiture qui met en avant le pouvoir d’achat le plus élevé…

Les stars de Hollywood constituent un bon exemple ; ces personnes qui sont devenues célèbres, belles et riches et qui, pourtant, ont dû traiter une dépression grave ou une addiction. Des maladies qui sont apparues une fois qu’elles étaient célèbres et millionnaires. Et c’est précisément parce qu’elles sont devenues millionnaires et non riches ; elles ont eu beaucoup d’argent mais ont délaissé leur monde affectif.

C’est ce que démontre la plus grande étude longitudinale du monde sur le bonheur réalisée à l’Université de Harvard (80 ans). Pour cette étude, les chercheurs ont eu recours à un échantillon de 3000 personnes dont la vie a été suivie. La conclusion tirée fut la suivante : les liens affectifs comme la paternité, le couple, les enfants et les amis constituent le vrai bonheur. Ce n’est donc pas l’argent qui fait le bonheur.

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Un monde affectif délaissé

Comme nous le disions plus haut, focaliser son attention sur la reconnaissance et l’argent fait que notre monde affectif se brise ; ce monde perd l’importance qu’il mérite. Par ailleurs, si l’on atteint le pic de la fortune, de la célébrité et de la beauté, que nous reste-t-il à désirer ?

Si le moteur d’un projet est la motivation, produit du désir, et que le désir apparaît suite à la sensation de manque, si nous ne ressentons pas ce manque, nous perdons alors le désir ; quelqu’un qui perd le désir perd l’axe de son existence, et une catastrophe se produit.

La catastrophe, c’est un monde d’addictions telles que l’alcool et la drogue, la dépression et le suicide qui s’insèrent à la place du manque. J’insiste bien ici sur le « manque », car ces personnes ne désirent rien : elles pensent qu’il ne leur manque rien. Or, elles manquent de véritables liens affectifs, de vrai amour, d’amitiés sincères…

Elles se retrouvent seules dans le sens négatif du terme. A savoir abandonnées et mises à l’écart des véritables liens affectifs. Elles ont tellement eu soif de reconnaissance que leurs relations sont banales et intéressées.

Des ouvrages comme Le secret ou encore Père riche, père pauvre qui proposent comme objectif de vie principal de devenir un millionnaire sont des textes qui sont devenus des best-seller. En effet, ce sont des théories du succès. Ce type d’ouvrages présente une idéologie dans laquelle argent, reconnaissance, statut social et bonheur sont liés.

Ils cherchent à délimiter des actions guidées pour produire l’imaginaire de la plupart des gens. Il ne faut pas nier que les actions des auteurs sont cohérentes avec leurs propos, ce qu’ils préconisent est cohérent. Grâce aux millions d’exemplaires vendus, ces ouvrages ont apporté de la richesse à leurs auteurs qui, au passage, sont également devenus célèbres.

En somme…

À ce stade de mon argumentation, je dois préciser que je ne suis pas contre la célébrité. Je suis contre le mauvais emploi de la célébrité ; nous aimons tous être reconnus et valorisés. Mais être dépendant de cela et que cela constitue une aspiration dans la vie, c’est autre chose. C’est un objectif très superficiel.

Le bonheur va bien au-delà de cela, c’est une façon de vivre. C’est savoir que la vie a de bonnes choses à nous offrir malgré les catastrophes. Et qu’il y aura toujours des personnes proches de nous à qui nous pouvons dire je t’aime. Il faut comprendre que l’amour est une composante profonde du bonheur.